
La médiation canine à l’Ehpad « Les Ancolies » : une approche thérapeutique complémentaire
Richard Ribière, Camille Mournetas
Dans Gérontologie et société 2025/3 vol. 47/ n° 178, pages 79 à 93 Éditions Caisse nationale d’assurance vieillesse
ISSN0151-0193
ISBN 9782858231584 DOI 10.3917/gs1.178.0079
PERSPECTIVES ET RETOURS D’EXPÉRIENCES
La médiation canine
à l’Ehpad « Les Ancolies » : une approche thérapeutique complémentaire
RichardRIBIÈRE Directeur du pôle Gérontologique, Mutualité Française Ain – Service de Soins et d’Accompagnement Mutualistes
Camille MOURNETAS Ergothérapeute à l’Ehpad « Les Ancolies », Mutualité Française Ain – Service de Soins et d’Accompagnement Mutualistes
Résumé – Dans un Ehpad, une ergothérapeute a mis en place un programme de médiation canine intégré aux soins non médicamenteux. Ce retour d’expérience décrit l’organisation d’ateliers structurés avec un chien médiateur, visant à favoriser le lien social, la stimulation cognitive et motrice, et à réduire l’anxiété des résidents. Le programme, inscrit dans le projet d’établissement, s’appuie sur des évaluations régulières et sur la formation du personnel. Les résultats observés indiquent une amélioration du bien-être émotionnel et de la qualité de vie des participants. L’article revient également sur les limites rencontrées comme la variabilité des effets, les contraintes organisationnelles et le bien-être de l’animal. Les auteurs proposent des pistes pour renforcer la pérennité et l’éthique de cette pratique. Ce retour vise à éclairer d’autres structures souhaitant développer une telle démarche.
Introduction
Vieillissement, institutionnalisation et enjeux de qualité de vie
Le vieillissement de la population française, conjugué à l’allongement de l’espérance de vie, s’accompagne d’un accroissement des besoins en accompagnement global et personnalisé des personnes âgées, en particulier en institution. Selon une étude faite par la Direction de la Recherche des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (Drees) et l’Institut des Politiques Publiques (IPP), la population française, en 2030, atteindra 20,6 millions de seniors de plus de 60 ans. Cette étude informe que l’accompagnement des personnes âgées en perte d’autonomie exigera des besoins importants et différen-ciés (Culioli et al., 2024). Pour cela, les Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (Ehpad) ont vu leur rôle se renforcer dans la réponse aux besoins de soins et de sécurité, mais ils font également face à des critiques récurrentes : stan-dardisation des pratiques, pression organisationnelle, manque de temps relationnel, et difficulté à préserver une qualité de vie satisfaisante.
Face à la difficulté d’accompagner certaines personnes atteintes de troubles cognitifs, d’isolement affectif ou de problèmes d’anxiété, les équipes médico-sociales recherchent des approches complémentaires aux pratiques classiques. Dans ce contexte, les soins non médicamenteux sont une alternative intéressante, face à des traitements médicaux, certes efficaces, mais avec des effets secondaires altérant parfois le temps d’éveil des personnes ou leurs capacités d’attention. De la sorte les compétences relationnelles peuvent, dans certaines situations, être altérées. Ces thérapies alternatives permettent de repenser le soin comme une relation vivante, sensible, centrée sur la personne et non uniquement sur ses symptômes ou déficiences.
Parmi ces approches, la médiation par l’animal, et plus particulièrement la médiation canine, suscite un intérêt croissant pour ses effets documentés sur le bien-être émo-tionnel, la stimulation cognitive, la réhabilitation motrice et le renforcement du lien social. Plusieurs travaux scientifiques ont mis en évidence l’amélioration des interac-tions sociales (Moretti et al., 2011), ou encore la stimulation cognitive et émotionnelle chez les personnes âgées (Fondation A. et P. Sommer, 2020). Ces apports sont éga-lement reconnus dans les recommandations institutionnelles, comme celles du Plan maladies neurodégénératives 2014-2019, qui valorisent les approches non médicamen-teuses en Ehpad. La médiation canine répond à une quête de sens, en redonnant une place au vivant dans des environnements souvent perçus comme normés ou appauvris sur le plan relationnel.
La médiation canine : dimension thérapeutique
La médiation par l’animal consiste à introduire, dans un cadre structuré, un ani-mal spécifiquement éduqué et formé, dans une visée thérapeutique, éducative ou sociale. Cette pratique, encadrée par des professionnels formés, peut se décliner sous forme de thérapies assistées par l’animal (TAA), ou de démarches simplement à visée relationnelle. Elle se situe à la croisée des dimensions émotionnelles, cogni-tives et sociales de l’accompagnement. Pour que la médiation animale soit qualifiée de « Thérapie Assistée par l’Animal » un objectif thérapeutique est nécessaire, posé par un professionnel de santé, ergothérapeute, psychomotricien, éducateur spécialisé, psychologue, etc. Ainsi, la TAA est réalisée et/ou dirigée par un professionnel dont l’ex-pertise est reconnue (qualification, diplôme, compétences, autorisation d’exercer, ou équivalent) dans le cadre de sa pratique professionnelle. Le professionnel qui propose la TAA (ou la personne qui travaille avec l’animal sous la supervision du profession-nel spécialiste de l’humain) doit avoir une connaissance suffisante du comportement, des besoins, de la santé, des indicateurs et de la régulation du stress des animaux impliqués (Grandgeorge & Hausberger, 2019). La TAA peut agir sur l’amélioration du fonctionnement physique, cognitif, comportemental et/ou socio-affectif du bénéficiaire, soit en intervention individuelle ou en groupe. Les effets de l’intervention sont évalués et inclus dans les écrits professionnels.
Des études récentes viennent conforter l’intérêt de cette approche. Certains auteurs comme Tomislav Majić ont observé une réduction significative de l’agitation et des symptômes dépressifs chez les résidents atteints de démence (Majić etal., 2013). Par ailleurs d’autres soulignent les bénéfices cognitifs des séances de médiation canine (Klimova etal., 2019). Plus récemment, une équipe a mis en évidence le rôle des chiens dans la promotion de la santé mentale, en particulier dans les environnements institutionnels. Légitimée par ces résultats, la médiation canine bénéficie désormais d’un encadrement réglementaire renforcé. La loi du 8 avril 2024 1 relative à la société du bien-vieillir et de l’autonomie en a reconnu les vertus, tout en posant les exigences d’hygiène, de sécurité et de formation professionnelle. L’arrêté du 3 mars 2025 en précise les modalités de mise en œuvre dans les établissements médico-sociaux, en soulignant la nécessité d’un encadrement pluridisciplinaire et d’une évaluation régulière.
Une dynamique institutionnelle à valoriser :
le cas des Ancolies
Au-delà de ses bienfaits individuels, la médiation par l’animal peut devenir un véri-table levier d’évolution des pratiques institutionnelles. Cette animation, menée à long terme, interroge la place du vivant en institution, les relations de soin, la posture des professionnels et les dynamiques collectives. Elle mobilise des compétences trans-versales et redonne du sens au travail pluridisciplinaire, notamment lorsqu’elle est portée par une ergothérapeute formée, en lien avec l’ensemble de l’équipe de soin.
1 Loi n° 2024-317 ; voir Service Public, 2025, mars 11.
Concrètement, cela signifie que la médiation canine permet de créer des situations où les compétences de plusieurs professionnels sont mobilisées autour d’un objectif partagé. Par exemple, l’ergothérapeute conçoit les séances en intégrant des objectifs moteurs (marche, coordination), cognitifs (mémoire, attention) ou sociaux (prise d’ini-tiative, verbalisation) ; l’aide-soignant accompagne le résident, observe les réactions comportementales et relaie les effets observés en dehors des séances ; l’animatrice peut s’inspirer des thématiques évoquées (souvenirs d’animaux, promenades, jeux) pour créer un prolongement ludique ou culturel. Ce travail commun, favorisé par la médiation, renforce la circulation des informations, l’ajustement des pratiques et la reconnaissance du rôle de chacun. Cela donne du sens à la pluridisciplinarité en la rendant visible, concrète et orientée vers le bien-être du résident.
C’est dans cette perspective que s’inscrit la présente contribution, à travers un retour d’expérience mené au sein de l’Ehpad « Les Ancolies ». Dans cet établissement, la médiation canine a été pensée comme un projet thérapeutique intégré au projet d’établissement. Le chien médiateur participe à des ateliers conçus par l’ergothérapeute en lien avec l’équipe pluridisciplinaire (aides-soignants, infirmiers, psychologues et animateur) à partir des projets personnalisés des résidents. Ces ateliers sont régulièrement ajustés en fonction des observations cliniques et des retours d’expériences. Nous proposons ici d’en présenter les fondements théoriques, les modalités concrètes de mise en œuvre, les effets observés tant chez les résidents que dans la dynamique institutionnelle, ainsi que les limites et perspectives de cette pratique. En partageant cette expérience, nous souhaitons contribuer à la réflexion sur l’appropriation professionnelle de la médiation par l’animal en Ehpad, et à son inscription dans les politiques publiques en faveur du bien-vieillir. Nous rappelons que le contexte du bien-vieillir a pour but d’améliorer la qualité de vie des personnes vieillissantes (Santé publique France, 2025). Par conséquent, le ministère de la Santé et de la Prévention tout comme le ministère chargé de l’autonomie 2 (2022) ont mis en œuvre un plan d’action national pour prévenir et réduire les chutes chez la personne âgée. C’est par ce fil conducteur que le personnel de l’établissement met en avant des activités luttant contre le risque de chute ou de rechute des résidents. L’ergothérapeute met notamment en œuvre des temps d’activités dits « prévention des chutes ». Comme l’indique le gouvernement, un des grands axes est de préserver et maintenir l’autonomie par l’activité physique, ainsi s’emploie une activité à but thérapeutique permettant d’accéder à l’activité physique la plus adaptée aux besoins et aux capacités fonctionnelles des résidents (Gouvernement, 2023). Ces actions sont possibles pour diminuer le risque d’évolution défavorable vers la dépendance ou la survenue d’évènements graves tels que les chutes (Santé publique France, 2025). Le chien va alors s’ajouter à ces actions, car le chien peut être un atout et une composante significative dans les interventions qui visent à soutenir l’activité physique chez la personne âgée. (Wu etal., 2017 cité par Fondation A. et P. Sommer, 2017). En effet, c’est par ces différents concepts que l’ergothérapeute a intégré la médiation canine dans les activités de prévention des chutes et autres activités à but thérapeutique.
2 Rattaché au ministère des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapée![]()
Intégration de la médiation canine dans une pratique institutionnelle
Un ancrage réglementaire et stratégique : du cadre légal au projet d’établissement
L’intégration de la médiation canine à l’Ehpad « Les Ancolies » repose sur un cadre juridique à consolider encore. En effet, la loi du 8 avril 2024, relative à la société du bien-vieillir et de l’autonomie, instaure le droit pour les résidents en Ehpad d’accueillir leur animal de compagnie sous certaines réserves : capacité à assurer les besoins de l’animal et respect des conditions d’hygiène et de sécurité, précisées par l’arrêté ministériel du 3 mars 2025. Cet arrêté indique également les conditions de présence d’animaux en établissement médico-social, non seulement en matière d’hygiène et de sécurité mais aussi en matière de formation des intervenants et de respect du bien-être animal. Une législation concernant plus précisément la médiation animale en institution serait bienvenue. Cependant ces premiers textes législatifs permettent d’envisager sereinement la présence d’animaux dans nos locaux. S’appuyant sur ces textes, l’Ehpad « Les Ancolies » a inscrit la médiation canine dans son projet d’établissement en tant que modalité complémentaire d’accompagnement, visant à améliorer la qualité de vie des résidents par le biais d’interventions individualisées.
Cette intégration s’inscrit dans une stratégie globale d’ouverture à des pratiques com-plémentaires aux prises en charge thérapeutiques habituelles. En mobilisant la pré-sence d’un chien médiateur dans un cadre structuré, l’établissement entend conjuguer les dimensions thérapeutiques, émotionnelles et sociales de l’accompagnement, dans une logique de prévention, de stimulation et de réassurance affective.
Une mise en œuvre structurée au sein de l’équipe pluridisciplinaire
Le projet a été initié par une ergothérapeute de l’établissement, spécifiquement formée à la médiation par l’animal dans le cadre d’un cursus reconnu. Le chien médiateur retenu pour cette mission est un Retriever du labrador âgé de trois ans, sélectionné pour ses qualités de douceur, de stabilité émotionnelle, de sociabilité mais également pour sa joie de vivre à toute épreuve. Il bénéficie d’un suivi vétérinaire régulier, d’un carnet de vaccination à jour, et d’un référentiel de soins quotidiens élaboré principalement avec son référent et le service d’hygiène.
Dès les premières étapes du projet, l’ensemble de l’équipe pluridisciplinaire a été associé à la démarche. Des temps de sensibilisation ont été organisés afin de présenter l’objectif général de la médiation canine, d’expliciter ses modalités de mise en œuvre, et de prévenir les éventuels risques associés à la présence d’un animal en collectivité. Ces séances ont permis de susciter une adhésion large, tout en consolidant une culture commune autour de cette nouvelle pratique.
L’objectif général est de permettre une interaction entre l’animal et le résident, qui soutienne et sollicite les compétences physiques, émotionnelles et sociales des personnes. L’Animal ne dispose pas de la parole, mais il parvient malgré tout à entrer en relation avec l’Homme. Capable d’attachement, il intrigue, et attise la curiosité, sans toutefois nous juger. Un médiateur idéal dans le cadre de la thérapie. Les objectifs spécifiques seront différents en fonction de chaque bénéficiaire. Quant aux modalités de mise en œuvre, elles sont décrites plus loin dans le texte.
Pour ce qui est des risques, ce lien avec un animal nécessite une vigilance suffisante pour que celui-ci ne se sente pas agressé par des gestes maladroits, des sons stridents qui pourraient amener l’animal à une réaction agressive. Dans le même sens, il est important de ne pas surmener l’animal et de respecter les temps de pause nécessaires.
Un protocole d’intervention a ensuite été élaboré conjointement par l’ergothérapeute, le médecin coordonnateur et la direction de l’établissement. Ce document définit les objectifs thérapeutiques des ateliers, les modalités d’évaluation des effets observés, les règles d’hygiène et de sécurité, ainsi que les procédures de consentement des rési-dents et de leurs proches. Ce cadre a permis de garantir une mise en œuvre sécurisée, rigoureuse et pleinement intégrée dans les parcours de soins personnalisés.
Déroulement des séances et conditions de participation
Au sein de l’Ehpad « Les Ancolies », l’ergothérapeute met en place, toutes les semaines, plusieurs types d’activités permettant une corrélation entre la médiation canine et les activités à but thérapeutique. Cela se traduit principalement par un maillage entre les activités de médiation canine et les activités de prévention des chutes. Les résidents participent au sein de groupes hétérogènes à raison de deux fois par semaine.
Les ateliers de médiation canine se déroulent dans une salle dédiée spécifiquement à cette activité. Cet espace a été aménagé de manière à assurer à la fois le confort des résidents et la sécurité des déplacements, avec un mobilier adapté et une accessibilité optimisée. Chaque séance dure entre 45 minutes et une heure. Le nombre de partici-pants est volontairement limité à six, afin de préserver la qualité de l’interaction, de garantir l’attention individuelle et de respecter le bien-être du chien. Cette limitation de participant permet une optimisation des bénéfices éventuels des séances de médiation canine.
Les résidents participant à ces ateliers sont identifiés lors des réunions pluridiscipli-naires hebdomadaires, sur la base de critères cliniques, cognitifs et comportementaux. Les personnes concernées présentent généralement des troubles cognitifs légers à modérés, des manifestations anxieuses, un retrait relationnel ou une faible motivation à participer aux activités classiques. Avant toute inclusion, une autorisation écrite est recueillie auprès des familles ou des tuteurs légaux, dans le respect des droits des usagers et des recommandations en vigueur. Nous précisons également que ces séances sont sous prescription médicale transmise par notre médecin coordonnateur.
Ce point est intéressant à mettre en avant car il nous permet de nous renseigner auprès du médecin sur d’éventuelles allergies canines. Il est ainsi nécessaire de corré-ler toutes ces informations propres à chaque résident participant, suite aux échanges pluridisciplinaires.
Chaque atelier est construit selon une séquence structurée, alternant des temps moteurs, cognitifs et relationnels. Les exercices proposés incluent par exemple la marche accompagnée du chien, le lancer de balle, le brossage de l’animal, la distri-bution de friandises, ou encore des jeux de mémoire basés sur la reconnaissance de gestes ou d’objets familiers. Des temps de verbalisation, de détente et d’expression émotionnelle viennent ponctuer les séances, permettant d’ancrer l’expérience dans une dynamique de plaisir partagé et de réassurance affective. Pour illustrer ces pro-pos, nous évoquerons ici le cas d’une dame qui vient en séance une fois par semaine. Elle nous confie :
